Famille Rascalou-Montéty

1915 : janvier

1915 : mars

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS, Marre (Meuse)

56 Mars 1915 Vendredi

Bien chers Parents,

Je viens de recevoir le colis contenant une chemise, un caleçon, un pan de saucisse. Je n’ai reçu qu’après la lettre m’en annonçant l’envoi.
Je profite de la feuille blanche qu’elle contient pour vous répondre.
Je n’ai pas vu Jean Collière ni Gineste depuis quelques jours. Comme on ne marche que la nuit et sans bruit il est difficile de se rencontrer.
Quoique étant en petit poste avancé j’ai été très bien pendant les 5 jours de tranchées. MM les Boches sont devenus très sages depuis quelques jours, ils ne tirent presque plus. On se promenait devant leurs tranchées en plein jour ils ne disaient rien, eux qui quelques jours auparavant tiraient continuellement.
C’est à leur tir qu’on connaît leurs relèves. Certains régiments tirent beaucoup d’autres presque pas.
Pendant 4 jours je n’ai pas entendu siffler une balle allemande, mais le cinquième, un cuisinier étant venu en plein jour porter la soupe a été salué par 5 coups de fusil boche, je vous assure qu’il n’a pas craint de faire 150 m en rampant pour éviter d’être vu.
Le 2ème jour il est passé un vol d’oies sauvages. Il y en avait une cinquantaine volant à 200 mètres de haut lorsqu’elles sont passées sur la tranchée nous y avons tiré dessus. Les Boches leur ont fait plusieurs feux de salve et aucune n’est tombé. Les giboulées de mars ont commencé, il passe beaucoup d’oiseaux de passage de toutes sortes. Les jours de repos je vais toujours apprendre à lancer des bombes.
Les Boches nous en lançaient avec un petit canon. Nous leur en avons pris quelqu’un et on en a fait comme eux. Ces lance bombes sont fait avec un obus boches n’ayant pas éclaté, fixé sur un socle de bois.
On met un peu de poudre au fond puis la bombe qui ressemble à un obus et on met le feu à la mèche. La bombe part en l’air comme un saucisson et va tomber à 150 m en faisant un bruit infernal.
Les jours de repos sont aussi fatiguant que les jours de tranchées. Toujours en corvée, exercice, ou garde à prendre. Pendant 2 jours j’ai été à l’exercice de lance-bombes, aujourd’hui 3ème jour je suis de garde. Je suis à un coin du village de Marre dans une vieille maison toutes les 3 heures je suis de faction pendant 1 heure. J’ai pour consigne : observer les signaux qui pourraient venir des forts de Verdun et les transmettre au poste de police. Nous sommes 4 et 1 cap., nous invitons les cuisiniers ce soir et nous faisons une petite fête en famille.
Demain dimanche nous mangeons les vivres de réserves c'est-à-dire que pour un dimanche on ne fait pas fête.
Hier soir on a fait un exercice de nuit : évacuation du village en cas de bombardement.
Je suis toujours en bonne santé et plein de courage. Je ne passe pas trop de mauvais temps et ne me fais pas de mauvais sang. Nous sommes très bien nourris et je vais être obligé de changer de pantalon j’ai si bien engraissé que ce que j’ai me sont devenus trop petits. Nous avons du bœuf, du mouton, du cochon et de la morue, ½ litre de vin, confiture, oranges etc…
Je suis en relations avec Ch.Caylus je crois que son cousin est revenu au front.
Je n’ai pas le temps de finir.
A demain.

Votre fils Joseph Rascalou.

Lettre de JOSEPH à son père LOUIS

13 mars 1915

Bien cher Papa,

C’est avec un grand plaisir que j’ai reçu votre aimable lettre, me donnant idée générale de la situation militaire en Europe. Plus que jamais j’ai bon espoir, et confiance en nos armées pour le succès de cette campagne.
Nous n’avançons pas, il est vrai, mais c’est que l’on ne veut pas, nous attendons le jour favorable où sur tout le front nous donnerons le coup décisif. Chaque jour d’attente est pour nous une victoire.
Je ne sais pas si les Boches n’ont plus de munitions nous remarquons qu’ils ne tirent presque plus c’est à peine s’ils répondent à nos 75. Les dernières marmites qu’ils ont envoyé étaient des 290mm destinées à nos batteries lourdes toutes ont manqué leur but et faisaient des trous de 5m de profondeur et 8m de circonférence. Ce qui permettaient à nos artilleurs a faire de bons abris sans trop de travail. Quelques taubes viennent de temps en temps, se faire voir, ce qui donne l’occasion à nos aviateurs de faire quels vols sensationnels. Par les travaux dangereux que font les Boches, nous avons cru comprendre qu’ils devaient avoir à fournir un travail, une corvée, une patrouille etc… pour avoir droit à la soupe. Ou bien qu’ils ne marchent que sous la menace du révolver des supérieurs.
Beaucoup viennent se rendre surtout des Polonais. Ils disent qu’ils viendraient plus nombreux seulement ils trouvent que nous tiront trop, et ont peur de recevoir une balle. Ont ne peut pas toujours se fier à eux.

Depuis la Noël nous occupons toujours les mêmes tranchées, sans avancer. Au 1er de l’an nous avons gagné 200m sur eux. On était à 400m et on a construit une nouvelle tranchée à 200m seulement ils n’ont pas reculé. Pour aller à ces tranchées nous passons par 2 villages bombardés quelques maisons seulement restes debouts.
C’est dans ces villages que se fait la cuisine, le ravitaillement en munitions, et en matériel de défense. Toutes les nuits des hommes y viennent et apporte tout ça aux tranchées. Entre ces 2 villages se trouve un moulin également détruit, où les nuits de relève 2 ou 3 régiments y passent et les allemends le savent. Imaginai-vous les obus de tout calibre qui y tombent. Un sergent de ma compagnie a inventé sur ce moulin une petite chanson dont je vous envoie la copie.
Je pourrais vous donner d’autres détails seulement la censure est là. Plusieurs de mes camarades ont été sévèrement punis pour avoir écrit trop de chose.
Le ravitaillement fonctionne très bien, noux avons suffisamment de pain, du blanc pas comme les Boches, 2 quarts de vin, eau de vie, bœuf, cochon, mouton, morue, confiture, chocolat, fromage etc, seulement comme partout, du fournisseur au consommateur ça passe par trop de main, et beaucoup de choses se fondent en route. Se sont ceux qui sont loin du front qui sont le mieux et le pauvre pitou reçoit se qui s’échappe. Ont est content quand même tous les soirs au cantonnement il y a concert et la gaieté règne partout.
Dans les tranchées nous n’avons plus peur des Boches, se sont eux qui ont peur de nous. Gare lorsqu’il faudra se faire voir.

Pendant la nuit un train blindé que j’ai vu plusieurs fois, va bombarder certaines positions ennemies. Les projecteurs surveillent la venue des taubes ou des dirigeables, les marins ont leur grand phare monté sur automobile le faiseaux lumineux atteint une très grande longueur et éclaire très bien. En attendant de vous donner d’autres nouvelles Je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre fils Joseph

Lettre de JOSEPH à son frère JEAN, dans les tranchées

13 mars 1915

Mon cher Jean

Avant d’être relevé des tranchées, et profitant d’un moment où les Boches nous laissent tranquilles, je vais t’envoyer de mes nouvelles.
Je dois te dire tout d’abord que je suis toujours en bonne santé, et que je ne me fais pas trop de mauvais sang. La vie de tranchée est assez dure et pas trop agréable. Je suis toujours en première ligne, par conséquent assez près des Boches. Ce qui m’empêche que je n’en ai presque pas encore vu. La nuit ils sortent de leurs tranchées pour travailler ou se ravitailler et on les entend très bien. On les entend même parler et on ne comprend rien à leur langage.
Il y a à peu près un mois le 40è leur a pris une tranchée. C’est à côté de cette tranchée où je suis en ce moment. Comme elles communiquent par un boyau je suis allé, par curiosité, la voir. Naturellement elle n’était pas en bon état, les obus l’avaient toutes démolies et puis nos sapeurs l’avaient disposée pour que nous puissions la garder. Tu sais qu’ils les ont bien défendues et qu’ils ne craignent pas de mettre plusieurs réseaux de fil de fer barbelé pour qu’on ne puisse pas s’en approcher. Leurs abris sont très bas et recouvert de 3 ou 4 épaisseurs de rondins et par-dessus tout une bonne couche de terre ce qui fait que même que le 75 éclate dans leurs tranchées tous ne sont pas atteints.

Tu me demandais de te dire quelques mots au sujet des grenades et de leur emploi. Je vais t’en parler un peu. La grenade est une grosse boule en fonte, creuse et remplie de poudre, elle pèse 1 kilogr 200. Elle est percée et par le trou je trouve une sorte d’allumoir qui enflamme la poudre, par frottement. Pour faire partir la grenade on se sert d’un bracelet qu’on passe au poignet. Au bracelet est attaché par une ficelle un crochet. Au moment de l’emploi de la grenade on accroche un petit anneau qui sort du trou on prend la grenade à pleine main et on la lance. Au crochet du bracelet reste attaché une petite tige qui en se détachant de la grenade a mis par frottement, le feu à la poudre, et 5 secondes après l’avoir lancée elle explose. Ce système n’est guère pratique car il faut s’approcher de trop près pour la lancer efficacement.
Nous avons aussi la bombe que l’on lance avec un lance bombe sorte de petit canon. Le canon est porté sur un socle incliné à 45 degrés, au fond on met un peu de poudre, une mèche puis la bombe. On met le feu à la mèche et la force de la poudre envoie la bombe à 150 mètres où elle explose. Dans la bombe se trouve un tas de vieilles ferraille qui est projeté au moment de l’explosion.
Je n’ai fait partir que des bombes, pour essayer.
A l’endroit où sont nos tranchées se trouve un moulin qui devenu très bombardé par les Boches parce que nous sommes obligés d’y passer lorsqu’il y a relève. Presque toutes les nuits quelques obus y tombent dessus. Un sergent de ma compagnie a fait une petite chanson à ce sujet je vais l’envoyer à la maison. Je viens de recevoir une lettre de Papa, qui m’a fait beaucoup plaisir et a ranimé mon courage. Depuis quelque temps les Boches sont très sages, ils ne tirent presque plus, ils doivent économiser leurs munitions, c’est à peine s’ils répondent à nos canons qui ne sont pas à court de munitions. Quand viendra-t-il ce jour où, au son du clairon sonnant la charge nous sortirons de nos tranchées, la baïonnette haute et menaçante, pour chasser de France nos barbares ennemis ? Ce jour ne peut tarder à venir, j’ose l’espérer, ce sera le jour de la victoire finale qui mettra fin à cette guerre, et nous permettra de vivre en paix.
Et Eugène que fait-il en classe ? Est-il sage comme il faudrait ? Pas trop sans doute.
Mes amitiés à M. le Directeur et à MM. les Professeurs, ainsi qu’aux anciens amis.

Ton frère, Joseph

Mets bien l’adresse ci-contre ---- adresse : Rascalou H. 58è R.Inf. 4è Cie B.C.M. secteur 130

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS, au repos

20 Mars 1915

Bien chers Parents,

Me voilà de nouveau de retour des tranchées. A mon arrivée au cantonnement j’ai reçu en même temps, votre carte et votre lettre, me donnant les bonnes nouvelles que j’aime tant à recevoir. Aujourd’hui 20 mars je reçois le colis, intact.
Le 19 jour de ma fête, Marguerite m’écrit une belle carte et m’envoie une médaille bénite de Fourvière, que je conserverai précieusement. J’ai reçu aussi une lettre de Mme Blin de Tours, elle me dit qu’on ne m’oublie pas à l’ambulance où encore se trouve un blessé du mois de septembre.
Je désirerais bien avoir l’adresse de Paul Rendu, pour savoir comment il trouve son nouveau métier; et pouvoir lui donner de mes nouvelles.
Ici le beau temps commence à venir, mais il gèle encore, et il neige souvent. Si vous avez vu le neveu de Mr Collière il doit vous avoir dit comment l’on se trouve dans les tranchées, car il y a été, lorsqu’il faisait le plus mauvais temps. Je n’ai pas vu Jean depuis quelques jours. Il y a 5 jours, en allant aux tranchées j’ai vu Gineste pendant 1 minute seulement. Il est téléphoniste, bon emploi, qui le met à l’abri du mauvais temps et des balles. Il est toujours en bonne santé et bien content. Je remercie Louise de la bonne idée qu’elle a eu de cueillir quelques viollettes pour me les envoyer à mon tour je lui enverrai quelques fleurs du bord de la Meuse, lorsque le soleil les aura fait sortir.
Si Pierre ne peut tuer « l'agaco blanco » qu’il ne se désole pas lorsqu’il sera au régiment c’est à moi qu’elle aura à faire. Tous les jours aux tranchées je m’exerce au tir sur les tranchées boches. Si je pouvais rapporter le fusil et quelques cartouches, je n’aurais pas besoin de l’approcher.
J’ ai reçu le 3è billet de 5fr. Je crois vous l’avoir dit dans une de mes dernières lettres. Si Jules Gavenc est au 14è, donnez moi son adresse. J’ai dernièrement rencontré se régiment, peut être nous nous sommes croisés sans le savoir. Sur le front on rencontre tous les régiments du 15è Corps.
C’est avec plaisir que j’ai reçu dans le colis les 3 journaux, me donnant des nouvelles de Millau. C’est ainsi que j’apprends que le porte drapeau Pineau, s’est brillamment distingué, si c’est le parent de Pineau d’Aguessac, je l’ai vu comme étant sergent de Tirailleurs. Pendant les derniers 8 jours de tranchée j’ai occupé la tranchée allemande prise par la 10 Cie du 40è Inf. Compagnie qui a été cité à l’ordre du jour pour sa belle conduite sous le feu violent de l’ennemi.
Se soir nous allons cantonner en arrière de la ligne de feu serais ce pour un repos ? Je crois que nous l’avons gagné.
Nous recevons de bonnes nouvelles du restant du front et si l’attaque générale n’est pas donnée, le jour ne doit pas en être loin. Les Boches s’en doutent toutes les nuits ils lancent des fusées éclairantes pour voir si on ne les attaque pas. Ils fortifient leurs tranchées par de nouveaux réseaux de fils de fer. Ils ont peur et ils ont raison, nous ne les pardonnerons pas. Le Général Joffre doit avoir bien préparé le grand coup, nous espérons qu’il réussira et que bientôt les Boches qui s’en tireront, passeront le Rhin; et qu’ils nous laisseront vivre en paix.
Presque toutes les fois en allant ou revenant des tranchées, nous rencontrons un aumonier militaire, à cheval, qui suit les troupes et va sur le champ de bataille, exposer sa vie, pour le salut des braves tombés sous le feu ennemi.
Je tacherai de le rencontrer, pour qu’il me fasse gagner Paques. Lorsque nous le rencontrons tous les soldats le saluent par un «Bonsoir M. l’Aumonier» et lui sur son cheval, en soutane sur laquelle se détache la croix rouge, répond «Bonsoir mes Amis, bon courage». Il n’en faut pas plus pour nous rendre contents, et heureux.
Demain ou après demain j’écrirai de nouveau, je comprends avec qu'elle joie vous recevez mes lettres, je regrette de ne pas pouvoir écrire plus souvent. Que voulez-vous, à la guerre comme à la guerre. En attendant je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre fils Joseph.

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS, Bois de Cumières, Régnéville

23 Mars 1915

Chers Parents,

Notre changement de cantonnement n’a pas été pour aller au repos. Au contraire, nous sommes revenus sur la ligne de feu, mais en 2è ligne, comme soutien d’artillerie.
Nous sommes logés dans une espèce de caverne, où se trouve un peu de paille, et un foyer pour faire chauffer la soupe et se chauffer. Nous ne faisons rien de tout le jour, la nuit je vais en patrouille faire une ronde, pour s’assurer si le service de sureté marche et s’il n’y a rien d’anormal à signaler. La 1ère nuit nous sommes paris à 11h et ½ et sommes rentrés à 3 heures du matin. C’est très intéressant de se promener ainsi au clair de lune. Je suis à 1800 m. de la voie ferrée de Verdun à Sedan. Au moment où je vous écris, les grosses pièces d’un train blindé envoyent de belles marmites aux Boches. De la crete où nous sommes on voit 5 villages presque tous atteints par les obus. On voit aussi la Meuse qui coule dans la plaine.
La gare du village à côté duquel je me trouve est occupée par un poste ainsi qu’une maisonnette de garde barrière. La voie est barricadée en plusieurs endroits.
Nous apprenons tous les jours de bonnes nouvelles, des Dardanelles, et de Russie.
Il parait aussi que la défense mobile de Verdun dont fait partie le 58è ne doit pas prendre part à l’attaque générale.
Dès que Pierre aura reçu son billet d’appel qu’il me le fasse savoir, car je languis de savoir s’il vient au 58è.
Ces jours-ci un Boche est venu se rendre prisonnier, sous prétexte qu’il avait bon appétit, et que l’on ne lui donnait rien à manger. Leur nourriture se compose de chocolat et d’autres friandises quant au pain ils n’en ont presque pas.
On lui a donné une boule de pain blanc et une boîte de conserve et à tout mangé de bon appétit. Dès qu’il voyait un artilleur il mettait ses bras sur la tête et se couchait par terre pour faire voir qu’il en avait peur.
L’ordinaire est bien différent dans les 2 tranchées nous nous n’avons jamais été si bien nourris qu’à présent.
Tandis que dans la tranchée boche on meurt de faim, et tous les jours les soldats voyent leur ration diminuée. Et au point de vue munitions il en est de même je crois qu’il les économisent. Dans la région où nous sommes ils avaient commencé à installer un leurs 420 pour bombarder Verdun, pendant qu’ils le montaient une marmite de nos 155 y est juste tombée dessus, et le canon a du aller en réparations. Tous les jours ont voit aussi quelques avions et quelques taubes. Tous sont salués par des coups de canon et aucun n’est atteint. Dans les champs que nous traversons se trouve encore toute la moisson, les gerbes sont en tas et toutes gâtées, quelques champs ne sont pas même moissonnés. Presque tous les paysans ont une batteuses chez eux, et l’hiver ils battent leur grain, lorsque le mauvais temps les empêche de sortir. Tous sont très bien outillés au point de vue de machines agricoles, la plupart allemandes.
Nos cuisiniers restés au village, vont à la pêche, et se soir je mangerai des poissons de la Meuse, si la pêche a été bonne.
Pour le moment je n’ai besoin de rien pour Paques vous pouvez m’envoyer un colis pour bien fêter cette belle fête.
Les fricandaux et le saucisson son excellent j’en déjeune de bon appétit tous les matins. Nous n’avons plus besoin de vêtements de laine, il commence à faire chaud. Je vous renverrai le tricot et une ceinture de laine, dès que j’aurai un casque prussien. Je ferai un colis du tout. J’ai peur que vous ne puissiez lire facilement les lettres le crayon écrit trop blanc, vous pourriez m’envoyer un crayon encre, si celui que j’ai ne va pas.
Le bonjour à tous les amis et voisins.
Votre fils Joseph

Lettre de JOSEPH à son frère JEAN

2630 Mars 1915

Mon cher Jean,

Je réponds à ton désir, de savoir ce que je fais en ce moment sur le front en face des Boches. A ce moment ci je suis dans un village tout bombardé dont l’ennemi n’est qu’à 400 mètres. Quelques maisons restent debout encore et dans cet dans une de celles là que je suis. Les habitants ont fui, laissant tout devant l’envahisseur. Les obus ont démoli et brulé tout cet désolant à voir. L’église et le clocher sont détruits. Les rues sont pleines de décombres et de barricades et tout les jours des obus tombent faisant d’autres fracages.
Lorsque les obus arrivent ont se réfugient dans les caves, pour n'être pas atteints. La nuit je prends la garde au bord d’un ruisseau ou se trouvent 2 passerelles que personne ne doit franchir. La guérite est faite avec une armoire «à glace » et lorsqu’il pleut je me mets avec mon camarade, dedans où se trouvent 2 chaises pour s’asseoir. Il y a de gros rats d’eau qui montent par les jambes et qui fourrent la frousse. Lorsque je ne suis pas de faction je me couche; mon lit est un pétrin rempli de paille, et de souris. Pendant le jour on travaille à faire des réseaux de fil de fer que l’on place le soir devant la tranchée.
Nous avons fait 12 jours de tranchées sans repos et nous sommes tous un peu fatigués. Nous venons d’apprendre la victoire russe, de bonnes nouvelles nous arrivent du front, ce qui nous encourage. La victoire n’est pas loin, espérons qu’elle soit décisive et que la paix arrive le plus tôt possible. Les Boches la languissent plus que nous ils meurent de faim, tandis que nous nous sommes bien nourris.
Pierre va bientot partir au régiment, j’aimerai bien qu’il vienne au 58è. Quel bonheur si nous pouvions servir côte à côte notre Patrie.
Je viens de recevoir de lui une lettre me disant qu’il attend la billette. Et Eugène que fait-il ? S’il m’écrivait une petite lettre ça me ferait bien plaisir, cet si vite d’écrire 2 mots, qui rendent heureux, et font oublier bien des choses.
Je t’écrirai bientot, en attendant je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur.

Votre frère Joseph.

Au moment de faire partir la lettre, un Taube passe au-dessus du village. Le capitaine nous fait prendre les fusils, et comme il passe assez bas nous lui tirons dessus. J’ai tiré une cinquantaine de coups de fusil. Le 75 tirait aussi. L’appareil était blindé et n’a pas paru être atteint. Il y a 4 jours que j’ai fait la lettre je ne peut la faire partir qu’aujourd’hui.
A bientôt de bonnes nouvelles.

Joseph R.

1915 : avril

Lettre de JOSEPH à son frère PIERRE

5 avril 1915

Bien cher Pierre,

Tu me dis que tu pars le 12 pour Montpellier, aussi je me hâte de te répondre afin que ma lettre te rencontres à Aguessac. Dans quelques jours tu vas quitter le paisible petit pays qui t’a vu naître, tu vas quitter ta famille et tes amis, tout ce que tu as de plus cher. Tu vas te trouver au milieu de la grande ville, dans la caserne où tu trouveras toute sorte de camarades et où les réglements et la discipline t’effrayeront, peut-être aussi un peu.
Tu vas trouver des chefs qui te commanderont sévèrement, sache toujours obéir avec de la bonne volonté. Du courage et de la patience on arrive à bout de tout. Tu sauras ainsi t’attirer l’estime de tes supérieurs et de tous tes camarades. Sois bon envers tous, rend service à tout camarade qui en a besoin mais ne sois familier qu'avec ceux que tu crois avoir les mêmes sentiments que toi.
Au sujet des camarades je te recommande de les bien choisir. C’est du choix que tu feras que pourra dépendre ton bonheur à la caserne. Abstiens toi autant que possible de toute discussion politique ou religieuse : fais bien et laisse dire.
En ce temps-ci tu trouveras à la caserne quelque prêtre réserviste ne crains pas de faire sa connaissance avec lui et d’écouter ses sages conseils. Avec lui tu trouveras le moyen de faire ton devoir de chrétien tout en soyant soldat car ne l’oublie pas tu es aussi soldat de Jésus-Christ.
Reste malgré le danger qui t’environne toujours sage et pieux comme tu l’as été jusqu’ici et si tu es appelé à venir sur le champ de bataille, tu auras ce courage de brave, qui fait mépriser la mort et accomplir les plus belles actions.
Souviens toi de ces quelques conseils de ton frère qui t’écrit de la tranchée ici il n’y a pas de respect humain lorsqu’on n’a pas peur des Boches et de leur mitraille on n’a pas plus peur des railleries des mauvais camarades. Presque tous les jours je dis mon chapelet. Dimanche je vais gagner Pâques avec les camarades. Sais tu comme c’est beau une messe de soldat tout proche de l’ennemi le canon remplace les cloches.
Dès ton incorporation je t’écrirai de nouveau en attendant prends patience et tout va pour le mieux.
Au revoir, cher Pierre, bon courage. Ton frère qui t’embrasses bien affectueusement,

Joseph

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS, dans les tranchées

1617 Avril 1915 vendredisamedi

Bien chers parents,

C’est dans la tranchée que je vous écris cette lettre. Le temps est beau et deux «taubes» survolent nos lignes, salués par les 75. Les boches sont assez sages si on les laisse tranquilles. Lorsqu’ils nous gênent trop quelques obus de 75 bien placés, suffisent pour les calmer.
Les premiers jours de tranchée ont quelque peu, été mouvementé. Le 15 un taube survolait nos batteries : l’artillerie lourde allemande bombardait nos positions, et chaque fois que le coup partait l’aviateur lâchait une fusée, servant à régler le tir. Cela a duré environ 30 ou 40 minutes et l’on s’étonnait que le 75 ne tirat pas sur l’avion ennemi. C’est que les marmites tombaient un gros canon «en bois» fait d’une poutre montée sur 2 roues de charrette. Pour détruire cette redoutable pièce les boches ont lancé 45 ou 50 marmites. Figurez-vous si les artilleurs rigolaient de voir tomber ces marmites, et l’aviateur qui s’efforçait au risque de sa vie, de signaler les résultats du tir. Le célèbre Pegoud a descendu dans la région, un taube à coups de mitrailleuse.
L’autre nuit une patrouille, ennemie est signalée, longeant nos fils de fer. Comme elle ne répondait à nos sommations, ont fait feu et elle se retire. Le matin au jour, ont voit qu’elle a attaché 2 ou 3 journaux à un arbuste à 25 mètres en avant de notre tranchée. Quelques décidés voulaient aller les enlever mais le Colonel passant dans la tranchée ne l’a pas voulu. Le soir vers 5 heures on entend les boches qui nous appelent . Camarade ! Ami ! ont leur répond. Plusieurs étaient sortis de la tranchée et nous criaient : « Camarade ! la paix !». Ils parlaient aussi allemands. Le Capitaine leur dit en allemand : Rendez-vous, vous aurez du pain blanc, du vin etc, ils répondent en français : «Non Monsieur, non monsieur; c’est à vous à vous rendre», ils agitaient leurs casques et criaient en allemand. Personne ne tirait. La conversation durat plus d’une heure, et la nuit vint. Voulaient-ils se rendre, ou voulez-vous que nous nous rendions à eux ?
Jusqu’à 8 heures du soir tout fut calme personne ne tirait. Tout à coup on entend marcher en avant et on voit 3 hommes. Evidemment on croit qu’ils viennent se rendrent on leur crie : Qui vive ! et au lieu de répondre : Camarade ! ils se couchent; on crie une deuxième fois et ne répondent pas. Alors on leur tire dessus. Dans le cours de la nuit on les a entendus chanter dans le bois qu’ils occupe. Vers le matin au petit jour une nouvelle patrouille a tenté d’enlever un de nos petits postes. Elle a eu à faire à un courageux sergent qui ne leur a pas ménagé les coups de fusil, et la mis en fuite. Je viens d’apprendre que 20 boches se sont rendus à une tranchée voisine à la nôtre. Voulaient-ils nous tendre un piège ? se rendre réellement ? on n’en sait rien on n’a guère confiance a eux.
Se matin Jean Collière est venu me voir dans la tranchée, nous avons causé quelque temps. Il a passé 2 ou 3 jours à l’infirmerie. Il a vu le neveu de Mme Roques il n’y a pas bien longtemps. Quant aux poux personne n’en est exempt tout le monde même les officiers en a son contingent. On leur fait une guerre acharnée. Tous les 6 ou 8 jours on change de linge et on prend une douche tous les 15 jours.
A part cela, je suis toujours en bonne santé. On attent patiemment les événements qui mettront fin à cette guerre qui commence à se faire longue. En attendant de vous écrire à nouveau je vous embrasse de tout mon cœur.

Joseph Rascalou

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS, au cantonnement

21 Avril 1915 Mercredi

Bien chers Parents,

Voilà de nouveau 6 jours de tranchée de passés. Cette fois il a fait un temps magnifique; je crois que c’est pour la 1ère fois qu’il n’a pas plu. Mais aujourd’hui le temps c’est couvert et la pluie n’est pas loin. Le 6è jour les Boches ont eut l’idée de bombarder nos tranchées avec de grosses pièces des 240 je crois. Ils ont tiré 50 ou 60 obus, qui ont eu pour résultat de faire une brèche dans nos fils de fer; elle a été vite réparée et nous en avons été quittes pour la peur.
Puis le soir nous avons eu la relève en musique, et illuminations. Il faut bien se distraire un peu. Le 40è venait de prendre position, et nous venons de quitter le boyau d’accès, pour prendre le chemin du cantonnement. Après avoir passé le fameux moulin on gravissait lentement la colline où se trouvent les batteries de 75. Tout à coup on entend quelques coups de fusils assez rapprochés, les Boches répondent, et allé de l’un à l’autre de tranchée en tranchée la fusillade fait rage, les mitrailleuses crépitent, et et de part et d’autre c’est un lancement continue de fusées éclairantes. Pendant ce temps nous arrivons sur la crête. Les artilleurs ont reçu l’ordre d’arroser les tranchées boches, et les 75 se mettent de la partie. C’était un spectacle magnifique, tant pour la vue que pour l’oreille. Il faut avoir vu de pareilles choses pour s’en faire une idée. Etait ce une attaque allemande ? On n’en sait encore rien. Peut-être une fausse alerte. Ca arrive si souvent.
Jean Collière est venu me voir dans la tranchée et nous avons pu causer quelque temps. A présent toutes les tranchées communiquent entre elles par des boyaux.
Quelques-uns ont plus de 5 kilomètres de longueur et 1m 50 de prof. sur 80 de large. Que de coups de pioches !
J’ai reçu une lettrecarte de Pierre, de Montpellier, et je lui ai répondu immédiatement. Mr Théron m’a répondu à une carte que je lui avez envoyée. Il est toujours en bonne santé, il vient de passer caporal.
On va nous donner un appareil destiné à couper le fil de fer boche à coup de fusil. L’appareil s’adapte à la baïonnette. Il accroche le fil de fer et le met à 2 ou 3 centimètres du canon, on tire, le fil casse, et le boche reçoit une balle. Ca fait double effet. Lorsque tous les fils sont coupés on arrive à la tranchée où les boches sont morts ou ont fui. On n’a plus qu’à l’occuper et la tranchée est prise. Voilà en théorie : en pratique c’est autre chose.
En général ici, on ne se fait pas trop de mauvais sang, quoiqu’on languisse que la guerre finisse. D’après les prisonniers que l’on fait il paraît que l’on monte le coup aux soldats allemands, ils nous croient à toute extrémité, au point de vue, de vivres munitions et moral. C’est pour ça que l’autre jour ils nous invitaient à nous rendre. Ils étaient bien tombés. Les 2 derniers que l’on fait étaient 2 jeunes soldats de 17 et 18 ans on les avait placé en sentinelle avancée, et au lieu de rentrer chez eux ils ont tourné la crosse en l’air et en criant : «Camarade, Ami, sont venus se rendre. Pour eux 2 ils avaient un morceau de pain noir, gros comme un œuf.
Je félicite et remercie Louise de tout ce qu’elle fait pour les soldats blessés. Chacun sert sa Patrie comme il peut. Pour récompense nous aurons la victoire finale qui rendra la France heureuse.
Mon plus affectueux bonjour aux Amis et voisins.

Votre fils qui vous embrasse de tout son cœur.

Joseph Rascalou

Lettre de JOSEPH à sa soeur LOUISE

27 au 28 Avril 1915

Bien chère Louise,

C’est hier soir à 9 heures que j’ai reçu ta lettre, je l’ai lue au clair de lune. Je suis en petit poste à 100 m des tranchées allemandes. Je ne suis pas dans une vraie tranchée. La ligne de tranchée se trouve coupée sur une longueur de 500 ou 600 mètres. Aux extrémités de chaque bout de ligne se trouvent les petits postes. Celui que j’occupe est le plus éloigné. J’ai fait à côté un petit croquis qui te fera comprendre. Mon poste se trouve sur une route, et à côté d’un ruisseau où les Boches viennent chercher l’eau. Avant-hier à 10h et ½ j’étais de faction tout à coup mon camarade, de faction avec moi, aperçoit 3 hommes, à 100 m, qui vont au ruisseau. Ont ne nous avait pas signalé la sortie de patrouilles françaises. Pas de doute c’était 3 Boches.
Avec la sonnette d’alarme nous avertissons le poste ; et le lieutenant vient voir ce qu’il y a. Nous lui disons ce que nous avons vu, et nous continuons à bien observer. Le caporal vient nous avertir qu’une patrouille va reconnaître ces hommes et nous donne l’ordre de ne pas tirer dans la direction du ruisseau. Quelques minutes se passent tout à coup nous entendons 3 ou 4 cris allemands suivis de coups de fusil, je vois très bien la flamme des coups de feu. Tous mes camarades sont prêts à faire feu. La sentinelle qui est avec moi prend peur et sous prétexte de se renseigner elle quitte son poste et me laisse seul. Environ 10 minutes après j’entends des gémissements de blessé est-ce un français ou un boche ? Je vois qu’on va son secours.
Après d’infinies précautions plusieurs patrouilles arrivent à l’endroit où l’on a tiré. Mon lieutenant et un de mes camarades qui étaient allés reconnaître, ont été tué tous les deux. Les Boches ont probablement entendu la sonnette, se sont méfiés, et ont tendu une embuscade. Le lieutenant et mon camarade n’entendaient rien et se sont trop approchés en se faisant voir et ont reçu les coups de fusil à bout portant.
J’ai ainsi perdu un de mes meilleurs amis et mon lieutenant qui commandait la section depuis 8 jours. Les postes d’écoute sont des petits postes placés en avant ou sur les côtés d’une tranchée. C’est ordinairement une petite tranchée où 4 hommes et un caporal prennent place toute la nuit pour écouter se que fait l’ennemi. Je t’assure que lorsqu’on est là on ouvre les oreilles, on ne fait pas le moindre bruit, on retient même sa respiration, et aucun bruit ne nous échappe. C’est là qu’on entrend bien travailler les Boches et qu’on les entend parler. Eux aussi ont leur poste en avant. Entre chaque poste, à la tranchée où nous allons le plus souvent, il y a 50 ou 60 mètres. Jamais je n’oublierais ces longues heures passées ainsi dans un trou, pendant les nuits obscures et pluvieuses. Un rat qui remue le fil de fer, le cri de la chouette, une boîte de singe qui remue au vent etc… tous ces faux bruits énervent et inquiètent, heureusement que l’on y est habitué. Lorsqu’on se croit attaqué on se replie, si l’on peut, alors les fusées éclairantes sont lancées, la fusillade crépite, et presque toujours ce ne sera rien du tout. Tout au plus une patrouille qui n’aura pas répondu à l’ : Halte-là ! Qui vive.!
Depuis quelques jours nous avons un temps magnifique. La campagne a complètement changé, les bois verdissent, les arbres fruitiers sont en fleurs. Tous les oiseaux émigrés sont revenus. A présent, le jour comme la nuit au lieu du cri du corbeaux ou du chant de la chouette, le rossignol, le coucou, le loriot, la caille tous nous égayent et remplissent la campagne de leur joyeux ramage, lui enlevant ainsi un peu de sa tristesse.
Lorsque tu m’enverras le colis, n’oublie pas d’y mettre quelques cartes ou du papier à lettre afin que je rattrape ma correspondance en retard. Ici on peut se procurer de l’huile et du vinaigre presque les jours on fait une salade de pissenlits. Hier j’ai tiré au lièvre et je l’ai manqué. A une autre fois.
J’oubliais de te dire de m’envoyer une petite trousse à coudre : fil blanc, noir, rouge, aiguilles, ciseaux impossible de trouver ça ici. Aujourd’hui je viens de faire la lessive. Dans le petit ruisseau je suis allé laver, chemise, caleçon, tricot, chaussettes etc. à présent tout est sec, je vais le mettre dans le sac. A la guerre il faut s’habituer à tout et surtout savoir se débrouiller. La nuit je ne dors pas je ne m’assieds même pas pour ne pas m’endormir. Mais le jour je fais une bonne sieste. (Un taube passe salué par le 75).
Donne le bonjour de ma part à tous les amis.
Reçois de ton frère son plus affectueux souvenir.

Joseph R.

Au moment de faire partir la lettre je reçois celle de Papa.

1915 : mai

Lettre de JOSEPH à son frère PIERRE

Vive la France

10 Mai 1915 Lundi

Bien cher Pierre,

Mon régiment est au repos depuis quelques jours. C'est à dire que nous ne sommes plus à côté des Boches mais à 30 ou 35 kilomètres. Pour quitter les tranchées nous avons fait une marche de nuit de 30 kilomètres avec la pluie; tu parles qu'elle promenade. Nous ne savons pas où nous passerons notre repos nous changeons de cantonnement tous les 2 ou 3 jours.
Tout en soyant au repos nous allons à l’exercice, car ici on y va sur le champ de bataille, comme dans la cour du quartier.
Pour le moment nous occupons le territoire où s’est déroulée la bataille de la Marne (aile droite) depuis le début de septembre il y passe du monde, soldats ou civils pour trouver des souvenirs. Ce matin le Capitaine nous a envoyé chercher des étuis de cartouches. Nous en avons trouvé plus de mille français ou Boches, nous avons trouvé aussi des douilles de 77 renfermées dans des paniers en osier, que les Boches avaient eu soin d’enterrer. J’ai trouvé un livre de messe allemand. Quelques prières sont en latin et tout le reste en allemand. Quand aux casques ils ont été ramassés. On voit des tombes de 35, 40 soldats français et à côté autant de soldats allemands. La musique donne un concert tous les jours. On se croirait en paix, on n’entend même pas le canon.
Tu me demandes comment sont faites les tranchées et bien je vais t’en dire un mot. Lorsque je suis allé dans la tranchée pour la première fois au mois de décembre ce n’était qu’un simple trou de 100 m de long, 50 de profondeur et 40 de large. Figure toi comment l’on se trouvait là dedans 200 nous y étions. On ne pouvait n'y s’asseoir n'y se tenir debout. Toujours couché ou à genoux et dans la boue. A force de travailler nuit et jour et à jeun sous le feu ennemi nous en avons fait un fort imprenable. Où rien ne nous manque. Si au mois de Janvier les Boches avaient voulu nous prendre ils auraient eu vite fait. A présent ils peuvent venir ils seront bien reçus. Lorsque j’ai quitté les tranchées le 2 mai, elle avait 1m80 de profondeur et 50 centimètres de large (plus elles sont étroites, mieux ça va, on ne risque pas tant des obus) puis on les a allongées on n’est pas si serré. On a fait des cabanes dans la terre, ce sont des trous recouverts avec des plaques de zing et de 80 centim. d’épaisseur de terre, même qu’un 77 y tombe dessus il ne traverse pas. Il y a aussi les créneaux, trous par où passe le fusil et l’on peut tirer sans être atteints. Le devant est garni par un formidable réseau de fil de fer qu’il est impossible de traverser.
Pour aller aux tranchées on y va par les «boyaux», chemins creusés dans la terre et où l’on passe sans être vu ni atteints par les balles. Ils ont plusieurs kilom. et pleins d’embranchements pour les diverses tranchées. Si je voulais te dire en détail comment l’on vit dans les tranchées j’en ferai un livre, et je n’en ai pas le temps.
Je viens de recevoir une lettre de la maison tout le monde va bien. On doit m’envoyer une botte d’asperges. J’espère qu’elles arriveront à bon port et je m’en régalerai. Je n’ai pas vu Jean Collière depuis quelques jours. Nous avons toujours un temps magnifique.
On vient de nous donner une toile de tente en toile caouchouté avec capuchon que l’on met en guise de manteau, et l’on ne se mouille pas lorsqu’il pleut. Donne le bonjour à tous les amis d’Aguessac qui sont à Montpellier.
Je vais écrire en même temps à la maison. Allons au revoir cher Pierre sois bon soldat et tout ira bien.
Ton frère Joseph
58 R.Inf 4 Cie s.postal n° 130

Ci-joint, une feuille du livre de messe Boche. Remarque le commencement au Tantum Ergo. Conserve-la. Adieu

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS

29 mai 1915, Samedi
Bien chers Parents,

J’ai reçu votre lettre jeudi, et puis vendredi le Messager, et le Pèlerin, qu’Eugène a bien voulu m’envoyer. Je l’en remercit de tout cœur. Il me fera passer de bons moments, surtout dans les tranchées, s’il continue à me l’envoyer. Depuis quelques jours nous sommes dans la Marne le pays m’a l’air plus beau et plus riche que dans la Meuse. Il parait qu’on irait aux tranchées dans les environs de Beauséjour, nous sommes à 10 k. sud de Ste Ménéhoulde et à 42 km de Vitry-le-François. Nous recevons de bonnes nouvelles du front. Il est très probable qu’après ce repos, nous ferons quelque attaque, il ne faut pas que se soit toujours les même qui marchent à la baïonnette.
C’est dangereux une charge, mais lorsque l’artillerie a bien arrosé les tranchées boches, que l’on a confiance en soi, et que l’on y va carrément, l’ennemi ne peut résister. Je vous assure que le jour où il faudra sortir de la tranchée, je ne serais pas le dernier, et si par bonheur j’arrive à la tranchée ennemie malheur aux boches, la baïonnette fonctionnera, et puis je suis grenadier et je partirai avec une bonne provision de grenades. Ce ne sont pas des pommes cuites; je sais aussi lancer les pétards à cheddite, placer ceux à mélinite et lancer les bombes avec le crapouillaud. J’aimerai bien aller dans une tranchée où les Boches aient besoin de tout ça. Nous allons, dans les tranchées ressembler à des fantomes, et non à des soldats, on va nous donner 1° un casque en tole d’acier, pour préserver la tête des éclats d’obus, de grenades etc, 2° d'une paire de lunettes d’auto. pour préserver les yeux des gazs asphixians 3° de tampons pour la bouche et le nez oreilles toujours pour les gazs.
4° d'une enveloppe en toile, où il n’y a qu’un trou pour les yeux, pour les encore, 5° un approvisionnement de vaseline ou de graisse pour enduire les mains et le visage en cas que les Boches envoient du vitriol. Pour le pétrole enflammé nous n’avons rien. Tous les jours nous recevons des instructions pour ces genres d’attaque. Voilà ce que nous oblige à faire cette sale race de boches, qui ne respectent rien, et qui emploient toutes sortes de saleté pour faire souffrir les hommes. Aussi point de pitié, pour ces sauvages là.
Presque tous les soirs je vois Jean Collièr, avec Carrière de Carbassas, ainsi que d’autres camarades de Millau ou de St Georges. J’ai vu aussi Caylus de Serres. Je viens de recevoir une carte de Jules Gavenc : il est en bonne santé, et languit que l’on se revoit à Aguessac. Je vais écrire à Paul Rendu, peut-être, en soyant dans la même région, auront nous le plaisir de nous voir, ainsi qu’avec les soldats d’Aguessac qui sont au 16è C.
Le bruit court que nous partons ce soir je crois que ce sera comme toujours on va attendre à demain soir, dimanche, pour marcher.
Je n’ai pas reçu de nouvelles de Pierre, je lui ai écrit dernièrement.
Pendant les dernières marches j’ai un peu souffert des pieds, mais ce n’est rien du tout vous pourriez m’envoyer des chaussettes de coton; ainsi que 2 petits tire-points, petites limes pour faire des bagues en aluminium provenant de la fusée des obus allemands. Vous en avez peut-être vu. Tous mes camarades en ont fait. J’aimerais bien en faire quelques-unes pour vous les envoyer, et puis ça fait passer le temps, et on a un souvenir. Avec le couteau j’ai commencé à faire un rond de serviette, en aluminium, toujours avec les fusées d’obus. Au cantonnement les fusées sont rares mais dans les tranchées on a en à volonté. Dernièrement j’en avais une d’un obus de 120 toute en cuivre et pas du tout endommagé. Elle pesait près de 3 livres je n’ai pu la conserver.
En attendant de vous donner d’autres nouvelles je vous embrasse de tout mon cœur.

Joseph R.

Au moment de faire partir ma lettre je reçois la vôtre du 25 mai.
Je connais Rivière de Millau depuis le mois de mars. Je le vois assez souvent il n’y a que Castan, le rat de cave que je n’ai pas vu. Hier j’ai vu aussi Candon de Millau rat de cave aussi. Nous sommes toujours bien nourris nous avons tous les jours, 2 repas soupe, rata, du haricots, bœuf, mouton. Souvent avec le boni le Capitaine nous achète des ………, des haricots verts, des tomates, des sardines, du vermicelle, des nouilles, confitures et d’autres bonnes choses. Presque tous les jours nous avons 2/4 de vin quelquefois 3. Thé 2 fois par jour. Il n’y a pas à se plaindre. Ceux qui se plaignent, se sont ceux qui chez eux la «sautent».
Le Capitaine vient de nous dire que demain dimanche nous partirons aux tranchées. Il n’a pas dit l’endroit. Il nous a averti que nous aurions à faire à des pionniers boches, ceux qui font les mines et qui les font sauter. J’aurais l’occasion d’apprendre à faire le saut périlleux. Il paraît que lorsqu’il en éclate une on saute à 3 ou 4 m de haut et lorsqu’on retombe on peut se casser quelque chose.
On va leur faire ce qu’ils nous ont fait et nous font encore. On va incendier leur tranchée avec du pétrole enflammé. Gare, ça va sentir le cochon brûlé. C’est plein de courage que je retourne à ma place de combat heureux de me battre pour le salut et bonheur de notre chère France. Au revoir chers Parents, et à bientôt la victoire finale.
Votre fils Joseph.
Nous ferons probablement plusieurs étapes d’ici aux tranchées.

1915 : juin

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS,

5 juin 1915 (Courtemont) Marne
Bien chers Parents,

C’est dimanche soir que nous partons pour les tranchées. Nous y resterons pendant 12 jours : 4 jours en 3è ligne, ligne de réserve, 4 jours en 2è ligne et 4 j. en 1ère ligne. Que l’on soit en première ou dernière ligne, c’est aussi dangereux à l’un comme à l’autre. Seul le service n’est pas le même, n'y le rôle de défense n'ont plus. En 1ère ligne on se bat beaucoup à coup de grenades ou de bombes tellement les tranchées sont rapprochées les unes des autres. Les Allemands ont fait dans cette région des vaines attaques pour s’emparer de nos positions ils ont été repoussés avec pertes, aussi le sol est recouvert de cadavres boches, et avec la chaleur qu’il fait ca ne sent pas bien bon. Hier les sapeurs du 7è Génie ont fait sauter une mine sous la tranchée ennemie, elle a très bien réussi. La violence de l’explosion a été si forte qu’on a vu les boches sauter à 15 m. de hauteur. Quelques casques sont retombés dans la tranchée française.
A côté du village ou nous sommes se trouve un parc d’aviation tous les jours à n’importe quelle heure nous voyons passer las avions. Lorsqu’ils vont atterir ils passent à peine a 80 m. au dessus de nous. L’autre jour il est parti une escadrille de 8 avions. Ont voit aussi quelques «taubes». Dès que les nôtres ou les leurs passent la ligne de feu ils sont reçus par une violente canonade. Pendant 2 fois j’ai vu un avion ennemi faire demi tour devant les obus qui lui éclataient devant le nez.
Il y a quelques jours que j’ai écrit à Paul Rendu, il ne m’a pas encore répondu peut être qu’il est dans les tranchées, il parait que les 58è et 85è ne sont pas bien loin l’un de l’autre, 5 ou 6 kilom. Peut-être que l’on se relèvera alors on pourrait se rencontrer. J’ai écrit aussi à Gustave et à Pierre et je n’ai pas encore de réponse. Peut-être que se soir ça arrivera.
Lorsque j’ai reçu le messager sous enveloppe, celle-ci était sur la partie écrite tâchée d’huile; sur toute sa surface. Je me demande d’où cela proviens. Je suppose que c’est l’administration des postes qui l’aura fait pour rendre l’enveloppe transparente et voir ce qu’elle contenait. Elle n’était pas décachetée.
Pierre Raynal comment va-t-il de sa blessure ? Ce ne doit pas être bien grave. A-t-on toujours des bonnes nouvelles des soldats d’Aguessac ? Il parait qu’une division du 16è Corsp a participé à l’attaque de Carency. Du côté de Beauséjour ça barde aussi. Le 24è Colonial, que nous remplacons vient de partir. Il y avait beaucoup d’ Aveyronnais, mais je n’en ai rencontré aucun de ma connaissance.
J’ai vu aussi le ravitaillement du 40è et j’ai demandé Verdier, où je croyais qu’il était, et personne ne le connaissait. Peut-être qu’il a changé d’emploi.
Avec les marches on souffre des pieds surtout comme ils ont été gelés pendant l’hiver. Les miens l’ont été légèrement et je transpire beaucoup.
Hier notre colonel a été victime d‘un accident de cheval. Le cheval l’a tombé et lui a mis un pied sur le visage et a eu un bras de cassé.
Aujourd’hui et demain nous allons faire les préparatifs au départ pour les tranchées et dimanche soir nous y partirons. Avec la carte d’état major je m’intéresse au chemin que nous parcourons et j’apprends tous les jours à la mieux connaître.
A bientôt d’autres nouvelles sur les tranchées. En attendant je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre fils Joseph.

Carrière de Carbassas est Caporal, et fait partie de l’équipe des grenadiers. Le soir nous allons nous excercer à lancer des pétards de mélinite dans les tranchées. A bientôt pour de bon.

Si je n’ai besoin de rien au point de vue de la nourriture, c’est que la est suffisante et que les cuisiniers se débrouille à faire tout profiter. Et puis le Capitaine implore le boni à acheter des vivres pour sa compagnie. Tandis que d’autres n’en font pas du tout, ou le gardent pour eux. Dernièrement il nous a occupé à ramasser des cartouches perdues. Nous lui en avons trouvé pour 3 000 fr. Avec ça on peut acheter quelque chose. Jean me disait hier encore que ces cuisiniers étaient des fainéants, qu’à peine ils les faisaient manger.

Lettre de JOSEPH à ses PARENTS

7 juin 1915 Lundi Moulin de Virginy (1) Bien chers Parents, Me voilà de nouveau aux tranchées, cette fois je suis en 2è ligne. Ma compagnie est logée dans un moulin entouré des tranchées que l’on occupe la nuit ou en cas d’attaque. Le moulin n’est pas du tout bombardé alors que le village qui est à droite est complètement détruit. Il paraît que le propriétaire était allemand et faisait de l’espionnage pour son pays. C’est pour ça que sa demeure a été épargnée. Ce qui n’empêche pas que les Français l’ont fusillé. Les tranchées du 142è sont à 500 m avant de nous. Toutes les nuits, il se fait des patrouilles de liaison avec les régiments du 16è Corps. Je ne me souviens pas bien des soldats d’Aguessac qui sont au 142è, ni à quelle compagnie ils appartiennent. Je ferai mon possible pour en voir quelquesuns. Je viens de recevoir, de Marseille, deux demandes de renseignements au sujet de deux caporaux de la 11è Cie du 58è portés disparus au combat de Lagarde le 11 août (2) .Depuis, ils n’ont pas donné signe de vie. J’ai connu le 1er à la 12è Cie. Ses parents m’envoient sa photo et me disent qu’il a été blessé et prisonnier, c’est tout ce qu’ils savent. Ils désireraient savoir si quelqu’un a vu tomber leur fils. Pour ma part, je ne puis leur donner de grands renseignements. Je vais trouver tous mes camarades du 3è bataillon et tâcher de savoir quelque chose sur le sort de leur malheureux fils. Le 2nd est réserviste, c’est sa femme qui m’écrit et me dit qu’elle ne sait rien du sort de son mari, porté disparu le 11 août (combat de Lagarde). Peutêtre par l’intermédiaire de Rouquette ou de ……….., prisonniers, pourraiton savoir quelque chose. Je vais m’en occuper de mon mieux et faire mon possible pour rendre service à ces malheureux qui, depuis 10 mois, ne savent rien de leur cher disparu.